Cerveau disponible

Le Temps disponible.

En 1900, en Belgique, on travaillait 72 heures en moyenne par semaine, et 66 heures en France. Ce temps de travail a été divisé environ par deux dans tout le monde industriel, ce dernier siècle. Parallèlement, le temps dévolu aux tâches domestiques a bénéficié de la même diminution, sous l’effet de l’automatisation et de la mécanisation.

Tous ces dispositifs aboutissent à un progrès spectaculaire de notre disponibilité mentale au cours du temps.

C’est ainsi que l’on constate que, aujourd’hui en France, pour toutes populations confondues, femmes, hommes, actifs, inactifs, le temps physiologique journalier – qui implique le sommeil, la toilette, les soins et les repas – représente 11H45 par jour. Le temps restant comprend donc les transports, le travail, les occupations domestiques qui occupent 7H15 par jour. Reste enfin, en moyenne, 5H par jour de temps disponible, ce qui représente une multiplication par 5, du temps disponible depuis 1900, et par 8 depuis 1800.

Cette évolution est en fait une véritable révolution, quand on évalue, à l’échèle d’un pays le capital de temps disponible, qui appliqué à notre population française actuelle et notre espérance moyenne de vie, représente 1.140.000.000 (1 milliard cent quarante millions) d’années de temps de cerveau disponible. Pour comparaison, ce même calcul en 1900, offrait seulement, 117 millions d’années.

L’humanité s’est donc peu à peu affranchie de contraintes qui la rendait peu disponible à l’usage de ses fonctions cognitives supérieures.

Nos prédécesseurs ont beaucoup rêvé à ce moment que nous sommes en train de vivre, sans imaginer que ce rêve pourrait virer au cauchemar.

Le Hold up du temps perdu.

S’il est une chose que d’avoir plus de temps disponible, il en est autre chose que d’en profiter, en toute liberté, au bénéfice du bien-être et de faire perdurer cette situation grâce à un enrichissement personnel.

Cette libération est la condition nécessaire, mais pas suffisante au progrès humain, car ce trésor précieux peut être détourné et même dérobé de mille façons, constituant un énorme « cambriolage de cet inestimable trésor ».

En moins de 30 ans, nous avons vécu le surgissement vertigineux d’Internet, des moteurs de recherches, des réseaux sociaux et personne n’avait imaginé la rapidité avec laquelle ce genre de services seraient disponibles et la place qu’ils prendraient, dans notre vie quotidienne.

L’omniprésence des équipements de loisirs : tablettes, smartphones, ordinateurs, sollicitent de façon de plus en plus envahissante et addictive notre temps de cerveau disponible, et plus particulièrement celui des jeunes.

Aujourd’hui, nous avons le visage rivé sur nos téléphones ou tablettes et notre attention est détournée de notre propre environnement : ils sont devenus des « monstres attentionnels ».

Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer à quel point, cette nouvelle attitude modifie notre environnement. C’est ainsi que certaines grandes villes, comme Tel Aviv ou Séoul, modifient la signalisation des obstacles piétons, autrefois installés à hauteur d’homme, pour les remplacer par de nouveaux avertissements, soit visibles au sol, soit sonores, soit les deux à la fois.

La consommation de chewing-gum, principalement objet d’un achat impulsif, sur le présentoir d’entrée de caisse, est en chute libre, car maintenant une fois déposé nos courses sur le tapis, c’est les yeux rivés à notre écran que la caissière nous alerte que l’addition est à payer.

Le prix d’affichage des espaces publicitaires sur les quais du métro à chuter par le fait que notre ancien regard oisif et horizontal, s’est transformé en lecture verticale de notre écran.

Le piéton des grandes villes n’est plus seulement contrarié par les dangers automobiles, mais bien par ces propres congénères piétons qui encombrent la voie, comme des corps à la dérive. On les appelle des « Smombies », contraction de smartphone et de zombies.

Le comble se trouve certainement sur l’application disponible pour vous avertir des risques sur votre chemin lorsque vous parcourez la ville, tête baissée sur le sol. C’est un peu le pompier qui vient éteindre le feu, qu’il a lui-même allumé.

Le nombre d’appareils mobiles vendus dans le monde a décuplé en 10 ans, pour atteindre près de 1600 millions d’unités, achetées chaque année. Le temps moyen d’utilisation des smartphones dépasse désormais les 3 heures par jour.

Nous savons donc, ou passe l’essentiel de notre temps disponible, mais il reste à savoir maintenant l’usage que nous en faisons, à quel profit, et en quoi cet usage améliore nos qualités cognitives ?

C’est là que la notion de « Hold up » entre en jeu, car il apparait que l’usager ne semble pas vraiment décider par lui-même de l’usage qu’il fait de cette énorme consommation temporelle et cela pour deux raisons cumulées.

• Le premier phénomène est de nature commerciale, qui fait que lorsque « tu regardes ton écran, ton écran te regarde ». L’intérêt des « marchands » pour cette extraordinaire interactivité de communication est inévitable, compte tenu des enjeux économiques qui en découlent. L’usager devient alors un consommateur potentiel qu’il convient d’orienter inconsciemment vers des suggestions ciblées, utiles au rendement.

• La deuxième raison consiste en la constitution, en douceur, d’une forme d’addiction à l’existence sociale.

Cette constatation est évidente chez les jeunes, qui à travers les réseaux sociaux ne s’y disent peut-être pas grand- chose, mais dont en être absent signifie, pour eux, une forme de désocialisation qui peut se payer cher en terme de « popularité », indice qui est devenu la valeur cardinale de leur sentiment d’appartenance à la société qui les entoure.

Ce phénomène nouveau va même jusqu’à créer une génération de « dormeurs sentinelles » qui désignent ceux qui sont en permanence sur le qui-vive, habités du sentiment qu’ils pourraient manquer quelque chose. Ils ont du mal à résister à l’appel d’une notification ou même à la vérification qu’il ne s’est rien passé, pendant qu’ils s’étaient imprudemment endormis.

Ces deux phénomènes de suggestion commerciale d’un côté, et d’addiction sociale par ailleurs, dirige à notre place et à notre insu, notre capacité de décider à apprendre, selon notre choix, ce qui pourrait nous sembler convenir, et constitue le premier volet de ce que nous considérons de manière caricaturale, comme un « Hold up cérébral ».

Mais où sont nos penseurs ?

Une autre raison, et non des moindres, justifiant ce qualificatif de Hold up, génère un changement profond dans la qualité de notre jugement, en influençant de manière significative, les fondements même de notre vie en société.

Il s’agit ici, d‘examiner la qualité de l’information acquise et l’influence qui en découle dans notre vie quotidienne, présente et avenir. Cet examen comprend quatre observations et une conséquence générale.

• Le constat de notre perte d’initiative : Les incessantes sollicitations par notifications nous évitent l’effort d’avoir à réfléchir, puisque l’espace est rempli de propositions attractives qui nous apparaissent comme spécialement faites à notre intention.

• La notion même de « réseaux sociaux » limite nos contacts aux personnes de même obédience, justement parce qu’elles seront automatiquement sélectionnées par l’adhésion à nos idées.

• Le partage d’idées en 140 caractères, impose une superficialité de raisonnement, incompatible avec une analyse objective et argumentée, qui interdit l’assurance permettant de s’approcher de la vérité. Le critère de qualité s’appréciant seulement en nombre de followers, qui font foi de certitude. Il en découle que nous ne savons              

« presque rien sur presque tout » sans jamais savoir pourquoi on le sait, sauf que parce que d’autres pensent de même.

• Nous sommes confortés à l’idée d’appartenir à une « tribu » qui n’est en fait rien d’autre qu’un amalgame parcellaire et instantané de personnes regroupées pour l’occasion, en générant un sentiment d’approbation.

La note est salée.

La conséquence de ces particularités provoque une « archipélisation par l’individualité » de notre société qui rend très difficile l’adhésion de la population à des règles de vie commune, capable de servir l’intérêt du bien commun. Quand bien même, un apparent regroupement de masse apparaît se constituer, il n’est souvent que l’amalgame de petites tribus d’idées différentes, facilité par la spontanéité d’association, que permet ce mode de circulation de l’information.

Enfin, cette passivité de pensée, gèle le développement nos capacités cognitives, pourtant nécessaire, à l’évolution de notre humanité, pour éviter de tomber dans les travers de l’ostracisme ou de l’obscurantisme. La porosité des plus jeunes à ce phénomène d’absorption et d’adoption d’idées ou de concepts superficiels, n’est plus compensé par un socle de connaissances fondamentales, que notre système scolaire a abandonné au fil du temps. La contradiction et le doute, qui seuls permettent de consolider notre raisonnement, n’existent plus. L’information spontanée est ainsi, aussi vite adoptée, qu’elle est rapidement diffusée.  

Et le côté ludique ?

Le succès de ces nouveaux modes d’informations tient, entre-autre, à leur facilité d’accès en mode ludique. Nous entrons ainsi notre quotidien, dans une sorte d’immense jeu vidéo de la communication, grâce auquel, en choisissant un personnage anonyme qui nous convient sur l’instant, nous avons le sentiment valorisant de participer à la ronde des idées.

Il n’est pas inutile de s’en distraire, mais certainement pas en le prenant tellement au sérieux, que le scénario l’emporte sur tout le reste. Cette pratique serait bénéfique si elle était appréciée comme un loisir, pour nous servir d’un peu d’insouciance et de plaisir. Par contre sa pratique excessive et le sérieux dont nous la créditons nuisent à la place laissée au raisonnement fondé sur la recherche de la vérité des choses, qui va nous faire défaut, face aux défis auxquels nous sommes confrontés, dans la vraie vie.

Le traitement des problèmes majeurs qui déterminent certainement notre avenir se trouvent affectés par notre aveuglement aux évidences. Il en est ainsi, par exemple actuellement, de nos difficultés à gérer des crises majeures, comme celles, de la pandémie du Covid, du réchauffement climatique, ou du glissement de nos démocraties vers le populisme ou l’autoritarisme.

Cela est d’autant plus vrai que, dans ce mode de communication, les arguments de la peur sont beaucoup plus aisés à produirent et rapides à diffuser, que ceux qui permettent de renouer les fils de la connaissance.

On oublie le cimetière gigantesque des craintes infondées, pour ne retenir que celles qui parfois, touchent leur cible. Le monde devient bientôt une agression permanente contre laquelle on se croit autoriser à protester, voire à lutter, en utilisant éventuellement… la violence.

Les plus farfelus d’entre nous s’accommodent, de scénarios aussi fantaisistes qu’angoissants, en se marginalisant dans des schémas complotistes qui finiraient par donner raison aux collapsologues de tout poil.

Mais enfin !

C’est certainement faire preuve d’incurie et d’ignorance, que de ne pas observer notre histoire, qui nous a régulièrement confronté à des défis tout aussi difficiles que celui qui nous est imposé aujourd’hui.

Le progrès étant certainement le remplacement d’un inconvénient par un autre, il nous faut croire et agir, car il vaut mieux être optimisme et se tromper que pessimiste et avoir raison.

C’est pour cela que je vais, de ce pas, tweeter mon message :

 « Nous vivons dans un monde merveilleux, même si les pessimistes craignent que cela soit vrai. »

J’espère, ainsi obtenir suffisamment de followers pour que cette affirmation prospère et prenne toute sa valeur.

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