Episode 2 : La saga « Comtoises de rêve »

Le décor :

Nous sommes en 1979, j’ai 28 ans, je viens de céder ma première et petite Société d’éditions publicitaires PROCOFRANCE à la Société EMSO qui m’a embauché comme Directeur commercial. J’ai cependant conservé le bail de location de mes anciens bureaux, rue de Ruat à Bordeaux centre, car parallèlement, j’ai créé une autre petite entreprise dénommée « Comtoises de rêve » et je vous raconte là, l’histoire de cette aventure éphémère, née de deux rencontres fortuites.

Deux rencontres opportunes :

C’est lors d’une soirée de fête des 25 ans de mon ami Jean-Marie, au bistro « Le jour et nuit » dans le quartier de la Gare Saint-Jean, à Bordeaux, que j’ai fait la rencontre de Louka, un invité d’origine manouche qui dans la campagne de Galgon, près de Libourne, détenait des grands hangars.
Ces bâtiments lui servaient à stocker des caisses de pendules comtoises. J’ai rapidement compris la nature, quelque peu illégale, de son « organisation », qui consistait à se « procurer », (en général de nuit) des pendules anciennes dans des maisons bourgeoises de la région. De là, les mécanismes anciens étaient démontés et expédiés à un « grossiste » hollandais, qui les exportaient aux Etats-Unis, car il existait une clientèle qui payait bien ces objets français, considérés comme historiques.
Les caisses n’étaient pas exportables car trop encombrantes : C’était le point faible de son organisation, qui l’amenait à stoker de longue date, ces caisses en bois, vidées de leurs mécanismes d’horlogerie. La consommation, toujours excessive, d’alcool, coutumière dans ces soirées, ne m’a cependant pas imposé, d’oublier cette narration.

Quelques semaines plus tard, j’étais invité à planter la crémaillère, dans un lotissement vers Langon. Ce jeune couple était fier d’avoir construit sa maison, dans un style basco-landais à colombages, qui était à la mode à l’époque. Ils regrettaient seulement de n’avoir pas pu acheter la pendule comtoise ancienne, évocatrice de l’ancienne maison de leur grand-mère, car ils étaient épuisés financièrement en fin d’investissement. Il s’étaient rabattus, à regret, sur une pâle copie neuve, mais imitant grossièrement l’originale, dénichée chez BUT, à prix compétitif.

L’observation :

L’association de la mémoire de ces deux rencontres fortuites, a enclenché ma curiosité d’expertiser ces situations, avec l’intuition d’une possibilité de commerce.
J’observais donc :
• Qu’il existait un stock de caisses de pendules comtoises sans grande valeur,
• Qu’il existait une clientèle qui rêvait d’acheter une pendule comtoise ancienne mais qui, faute de moyens financiers, se rabattait à regret, sur l’achat d’une pâle copie chez But.
Je constatais par ailleurs :
• Que le principal regret de ces acheteurs résidait dans l’apparence de la casse en bois, qui paraissait trop neuve,
• Que si But pouvait vendre à prix bas des comtoises, c’est parce qu’elles étaient équipées d’un simple mécanisme à ressort, bien plus simple et beaucoup moins cher que les mécanismes originaux à contre-poids.

Le déclic :

Une vision m’est alors apparue comme une évidence. Equiper les caisses à l’abandon de Louka, d’un mécanisme à ressort neuf et peu couteux, permettait d’obtenir l’apparence de la pendule ancienne, sans en supporter le coût. Vérification faite, je trouvais à Arbois, dans le Jura, un fabricant de mécanisme à ressort, pour pendules.
Ma future activité trouvait là sa raison d’être.

L’action :

Munit de mon chéquier, je courrais à Galcon pour négocier un stock de caisses comtoises espérant naïvement pouvoir les trier, pour n’embarquer que celles en bon état. Mais mon vendeur avait la « flexibilité d’un gitan », habitué aux transactions sans discussion. Je me suis donc trouvé dans l’obligation d’acheter le lot sans tri, et de payer en liquide car il n’avait pas de compte en banque !
Mais l’affaire était cependant bonne, chaque caisse étant acquise à un prix dérisoire, même après un tri sélectif.
Se posait alors, la question cruciale de l’entreposage.
J’étais moi-même en fin de construction de ma maison de campagne, et malgré l’impatience de ma femme d’enfin y habiter, je concédais la priorité aux affaires, en choisissant d’y stocker une part importante du lot des caisses achetées. Les soirées au coin du feu de cheminée attendraient quelque peu.
Sans tarder, une visite dans le Jura, me permit d’acheter une cinquantaine de mécanismes à ressort neufs et garantis et quelques parures dorées d’habillages extérieurs des mécanismes.

Mon ancien bureau fut de fait, rapidement transformé en atelier de rénovation et d’assemblage.
Françoise, une erreur d’embauche comme commerciale chez Procofrance, s’est montrée volontaire et efficace au travail manuel qui consistait à rénover les caisses en bois, et à y installer les mécanismes à ressorts neufs.
Les parures dorées devenaient plus anciennes par un séjour sur mon terrain de campagne ou l’exposition les vieillissaient.
Nous obtenions ainsi, des pendules comtoises, qui avaient vraiment l’apparence de l’ancien avec l’atout commercial d’un mécanisme neuf et garanti : notre cible était parfaitement respectée.

Notre formule commerciale s’est montrée parfaitement opérationnelle. J’ai engagé deux jeunes et dynamiques commerciaux, qui écumaient les banlieues en ciblant les maisons récentes de style campagnard. Ils présentaient aux nouveaux accédants, un catalogue photos des pendules disponibles, chacune différente, ce qui renforçait, l’image de pièce unique. En pratiquant un prix légèrement au-dessus du prix But, mais très inférieur au prix de l’antiquaire, nous vendions aisément toute notre petite production, en réalisant une marge éhontée.
Ça roulait fort bien et nos poches se remplissaient vite…sauf que…

Le renoncement :

Trois évènements cumulés sont venus troubler la quiétude de cette affaire au point de m’obliger au renoncement.

• Nous utilisions un dissolvant, dénommé dissolvant de « Plastor », importé d’Italie, qui avait la qualité de dissoudre la crasse des vielles cires qui masquait le plus souvent les jolies peintures décoratives originales réalisées en chromolitographie. Cela nous permettait de récupérer sans dégâts les belles décorations de bas de caisses ou d’entourage du chapeau sur la partie haute. Mais ce dissolvant dégageait une odeur qui n’était plus compatible, avec l’implantation en centre-ville, de notre local de rénovation. Il fallait nous exiler en campagne.

• L’excuse de ne pas s’installer dans notre nouvelle maison à Martillac, par le fait qu’elle était occupée par de nombreuses caisses, devenait de plus en plus insoutenable auprès de mon épouse.

• Et enfin, un incident cocasse et particulier fut le déclencheur de ma décision d’abandon. Deux personnages au look de Charles Bronson, sont venus m’expliquer que je devais sans attendre, cesser cette activité. Ils se sont présentés comme mandatés par un « syndicat d’antiquaires ou de brocanteurs ». Pour argumenter leur demande, ils ont déposé sur mon bureau, dès le début de notre conversation, un pistolet imposant car visiblement munit d’un gros silencieux. Leur argument était convaincant et leurs seules carrures y auraient de toute façon suffit. J’avais créé, sans le savoir, une sorte de monopole, interdisant ou réduisant sensiblement les ventes des professionnels de meubles ou d’objets anciens, dans la région. Cette situation ne leur convenait visiblement pas du tout. J’ai pris sur moi, d‘avoir le courage de leur demander l’autorisation de liquider mon stock, d’une trentaine de pendules. Ils m’accordèrent cette faveur, car selon eux, j’étais un garçon sympathique.

La sortie :

Nous étions heureux de déménager dans notre nouvelle habitation à Martillac, mais j’étais amer de rompre avec une petite affaire tranquille et fort rémunératrice. De plus, j’avais à supporter, l’impossibilité, vu les circonstances, de ne pouvoir revendre, ni l’affaire, ni l’idée.  Nous étions en 1979, et si tout me semblait possible, mais, le peu d’encadrement et de normes à l’époque, rendaient les choses parfois fragiles et éphémères. La saga de « Contoises de rêve » s’achevait.

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