De la ferveur populaire

Par Alain

Je ne sais pas vous, mais moi ce n’est pas sans étonnement ni un peu d’inquiétude que je constate l’enthousiasme et la ferveur qui entourent les grands-messes des meetings politiques. Est-ce la loi du nombre qui entraîne ces attitudes bizarres chez le bipède d’apparence normale ? Ces participants – de toute manière acquis à la cause – semblent souvent avoir perdu le sens critique en acclamant à tout rompre des leaders, qui promettent tout et n’importe quoi, assènent sans complexe de flagrantes contre-vérités, et finalement flattent leur public par de médiocres arguments populistes.

L’on me répondra que c’est le propre de ce genre de réunion ; il s’agit en fait de ratisser large, tout en attirant l’attention des médias par des excès de langage, ou des promesses, dont les auteurs savent pertinemment qu’elles seront vite oubliées dans le flot des propositions racoleuses et démagogiques. Sans doute, mais c’est aussi traîner notre démocratie dans le plus sombre des caniveaux.

Ce public, avide d’entendre la bonne parole, ne semble pas gêné en soutenant sans réserve certains orateurs décomplexés, condamnant aujourd’hui ce qu’ils défendaient activement hier. Ces experts qui retournent leur veste plus vite que leur ombre… et toujours au bon moment, font un carton auprès de leurs zélateurs béats d’admiration.

Je veux bien croire qu’il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis, mais le parcours de certains donne le tournis ; j’en veux pour preuve ce célèbre avocat qui, ces derniers jours, vient une nouvelle fois de franchir le Rubicon.

Ce rude navigateur, à la peau burinée par les vents contraires, est parti d’un port trotskiste. Il s’est ensuite laissé dériver vers les plages rocardiennes du PSU. L’appel des sirènes l’a alors conduit vers les rives du parti socialiste, où, déçu par le peu d’empressement de ses camarades à lui concéder quelque amitié, il quitta ce navire – qui de toute façon allait sombrer – sans regret. Décidé à frapper un grand coup, il reprit son périple vers des eaux plus accueillantes en soutenant un membre du RPR ; pourtant, là encore, le bonheur n’était pas au rendez-vous. Une vague de fond l’entraîna alors vers la mairie de Vichy, – nostalgie quand tu nous tiens… – où il se présenta comme candidat centriste. Le tsunami de sa défaite lui fit changer de cap et prendre la première à droite, en soutenant activement la patronne du Front National… pour s’éloigner ensuite discrètement à la rame, vers la blonde petite nièce en délicatesse avec sa chère tante…

Et, c’est en serpentant dans les bolongs bordés de mangroves à palétuviers, qu’il vient enfin de toucher le Saint Graal en échouant, au terme de sa longue quête, dans le marigot du Zorro de la droite, et ainsi obtenir le titre tant convoité de Président d’honneur. Un bien bel exemple de constance dans les idées !

Donc, rien de nouveau sous le soleil, l’abêtissement des masses est toujours d’actualité. Günther Anders, un philosophe allemand, a écrit – en 1956 ! – un ouvrage prophétique : L’obsolescence de l’homme, dont je vous livre – avec délectation – un extrait significatif :

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut pas s’y prendre de manière violente. Les méthodes du genre de celles d’Hitler sont dépassées. Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées.

Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique l’éducation pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle. Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste.


Que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif. Surtout pas de philosophie. Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements flattant toujours l’émotionnel ou l’instinctif. On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique. Il est bon, dans un bavardage et une musique incessante d’empêcher l’esprit de penser.


On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme tranquillisant social, il n’y a rien de mieux. En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité devienne le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.


Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur (qu’il faudra entretenir) sera celle d’être exclu du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions nécessaires au bonheur. L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau. Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité est bon socialement, ce qui menacerait de l’éveiller doit être ridiculisé, étouffé, combattu.
Toute doctrine mettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels.

On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir. »

Günther Anders dans son livre : Die Antiquiertheit des Menschen –  1956 – p. 122.

3 commentaires sur « De la ferveur populaire »

    1. Commentaire politique enlevé sur la lutte intestine des droites extrêmes.
      Je n’avais jamais lu ni entendu parler de Gunther Anders , ce philosophe d’outre Rhin ayant commis cet essai philosophique il y a déjà quelques soixante six ans :
      1956 , ça ne nous rajeunit pas aurait dit avec satisfaction l’inénarrable Gilles Marqués ,bien connu de beaucoup d’entre nous.
      Tout est dit dans cet ouvrage sur les derives désolantes des masses populaires .
      Merci pour cette ouverture intellectuelle bien actuelle.
      Je ne sais pas vous mais moi ça me plaît!

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  1. Merci pour ce beau voyage illustré ! On pourrait y voir l’esprit de Conrad chez ce bel aventurier « multi carte », sorte de VRP politique à travers les âges !… Mais n’est pas Ulysse qui veut et certainement pas ces professionnels accrocs aux jeux de la dérive républicaine. Moi qui étudie Montaigne pour un projet théâtral, il y aurait tant à dire et à redire au sujet de la mécanique humaine, et aussi de relire l’éloge de la servitude de son ami, Etienne la Boétie.
    Servitude du peuple et des citoyens d’une côté, qui en acceptent les augures et en redemanderaient presque (!?), et de l’autre, mensonges et conflits d’intérêts sans fin, qui ne gênent en rien ces « champions du ring ». Finalement, il serait presque évident de passer du petit livre de Mao à celui de l’oncle Adolphe, via celui d’un Jacques Attali, nouveau maître du jeu, terrifiant lui aussi!

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