De la tradition ferroviaire

Par Alain.

Je ne sais pas vous, mais moi j’entends souvent mes contemporains se plaindre de l’abandon de certaines traditions, creuset de notre ancestrale culture. Pourtant, ce sentiment diffus se heurte à une réalité toujours présente dans notre monde connecté. Prenons l’exemple, au hasard, d’une coutume bien ancrée qui plonge ses racines profondes dès la création du chemin de fer : la grève à la SNCF.

Vous me répondrez que ce modèle de lutte est désuet, d’un autre âge ? Pas du tout ! C’est incontestablement très contemporain. Telle une pièce de théâtre, c’est une organisation bien huilée où chacun tient son rôle en se préparant méthodiquement et avec assiduité aux futures représentations données, dans un planning immuable, lors des grands départs en vacances. Croyez qu’il faut de la constance et un travail soutenu pour réussir ce spectacle culturel, fierté de la France, qui se joue toujours à guichets fermés.

Certes,  je conçois que pour les habitués, le texte répétitif de cette pièce soit un peu lassant, mais c’est un passage obligé afin d’accéder à la seconde phase. Je ne résiste pas d’ailleurs à vous en donner le meilleur extrait :

(La scène se passe dans le bureau directorial. Le Petit Moustachu, dernier d’une lignée de braves staliniens, prend la parole d’un air déterminé et agressif)

« Camarade Directeur, si vous n’apportez pas une réponse immédiate à nos dignes et justes revendications, nous bloquons le réseau ! »

(L’ex-amiral Castex de Prades, recasé en patron des trains, courageusement replié derrière son imposant bureau, et après s’être adouci la gorge avec un bonbon Haribo, lui répond d’un air cauteleux)

« Je vous entends mes amis, mais vous devez comprendre que des solutions rapides, correspondant aux grands axes sociaux d’un programme plus juste, porteur d’espoir dans l’élaboration de l’effort prioritaire d’un avenir de progrès dû au particularisme de notre société, et dont l’effet de levier risquerait de pénaliser notre couverture, ne nous permet pas d’aller au-delà des propositions déjà sur la table. »

(Le rideau tombe. Le deuxième tableau « grève totale » peut commencer)

Et c’est ainsi que l’honnête travailleur, aspirant à des vacances bien méritées, décidera de partir en train retrouver les siens pour les fêtes de fin d’année et profiter d’un moment festif et familial. S’il sort indemne de la jungle labyrinthique des tarifs et enfin muni de son précieux sésame, il aura bien conscience des risques inouïs qu’il prend en choisissant ce moyen de transport pour son déplacement. Mais cet homme solide, à l’esprit aventureux, n’ignore pas que cette société s’appliquera à faire le maximum pour lui réserver surprises et galère de qualité.

Quelle désespérante routine, quel mortel ennui, quelle soporifique destinée qu’un voyage sans problèmes ou annulations, sans retards ou absence d’informations. Si tout va bien, notre passager aura peut-être la chance – si son train n’est pas annulé – de bénéficier d’une panne  lui permettant un long et fastidieux détour dans un car confortable. Et c’est ainsi, que l’esprit au repos, notre heureux voyageur contemplera avec délectation la belle campagne française et ses petites routes sinueuses qui font le bonheur des vendeurs de sachets vomitifs. Il aura également l’opportunité de déguster quelques spécialités du terroir offertes par divers comités en lutte lors des nombreux arrêts aux barrages de pneus brulés qui parsèmeront sa route. Afin d’ajouter un peu de piquant à ce trajet, il n’est pas impossible que son bus soit également caillassé par quelques relents de gilets colorés au passage d’un rond-point.

Sa famille, inquiète et poireautant depuis des heures, accueillera avec chaleur et soulagement l’aventurier de retour au bercail. Lors du joyeux repas qui suivra, c’est admiratifs que les convives, pendus à ses lèvres, entendront le détail de ses incroyables péripéties.

Cette joie communicative bien de chez nous n’est pas l’apanage de tous les peuples. Tenez, savez-vous pourquoi les Japonais ont un air si triste ? Ils ont la culture de la ponctualité ! Chez eux, il n’est pas imaginable qu’un train puisse cumuler plus de trente secondes de différence par rapport à l’horaire prévu. On a d’ailleurs empêché in extremis leur ministre des transports de se faire hara-kiri parce qu’un train enregistrait près de trois minutes de retard. (Le malheureux conducteur était victime de problèmes d’intestins à répétition l’obligeant à de fréquents allers-retours vers le petit coin. C’est pour cette raison qu’il n’a pas été fusillé).

Ami globe-trotter, lorsque, planté sur ce quai de gare glacial battu par les vents tu attendras désespérément ton hypothétique TGV, songe à tous les imprévus qui t’attendent et vont rendre ta triste et misérable existence plus joyeuse grâce au labeur acharné de cette magnifique entreprise.

2 commentaires sur « De la tradition ferroviaire »

  1. coucou j’espère que tu vas bien!!!!! je viens d’entendre sur les ondes le dernier motif de grève d’un contrôleur SNCF: nos conditions de travail sont pénibles et je ne vois vraiment PAS EN QUOI contrôler c’est pénible….. combien de métiers sont bien plus fatigants et pénibles, pour rester polie ils exagèrent énormément, bises

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    1. … Comme bien d’autres, cette société est une citadelle d’avantages acquis pour qui le voyageur n’est pas un client à qui l’on doit un service, mais un tiroir-caisse d’où l’on puise le prix du titre de transport, le déficit d’exploitation ainsi que le renflouement de sa caisse de retraite : c’est magique !
      bises à toi.

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