De l’année du lapin

Par Alain.

Je ne sais pas vous, mais moi, joyeux lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus), je vis des jours heureux dans ma forêt qui borde le Bassin d’Arcachon. J’ai construit notre charmant terrier familial dans cette lande sauvage, peuplée de pins et de fougères odorantes, où mes petits peuvent s’ébattre en toute liberté. La nourriture y est variée, abondante, la météo clémente et les femelles toujours disponibles.

Les jours s’écoulent donc paisiblement, occupés par l’éducation de la marmaille et les repas gargantuesques suivis par quelques siestes coquines. Certes, notre tranquillité est quelquefois troublée par de sombres abrutis aux allures de cosmonautes, juchés sur des engins pétaradants, mais j’ai intégré depuis longtemps que la connerie était la chose la mieux partagée par le genre humain.

Donc, tout se déroulerait au mieux sans l’arrivée de cette foutue saison qui voit fleurir dans nos sous-bois, dès potron-minet, une espèce agressive, ivre de sang et d’horreur, armée comme des porte-avions au combat prêts à en découdre en génocidant mes paisibles congénères. Ces humanoïdes sans cœur avancent souvent en groupes, tels des zombies, l’œil vitreux, la lippe pendante, avides de prouver la supériorité indéniable de l’homo chassus sur cette nature hostile qu’ils comptent bien dompter en flinguant à tout va.

Comme nous sommes tous planqués, je me demande sur quoi ils peuvent bien tirer, d’ailleurs, étant un lapinou connecté amateur de statistiques, j’ai scrupuleusement relevé –  peinard dans mon bunker –  le nombre de salves tirées dans mon environnement immédiat, et ce pendant cinq petites minutes : 327 ! Soit 1,09 coup à la seconde ! Verdun et le Chemin des Dames c’étaient vraiment de la gnognotte ! Après leur passage, le sol est jonché de petits cylindres multicolores même pas bons à grignoter, mais qui donnent de jolies touches de couleurs à ce cadre hivernal.

Renseignement pris, la raison de cette croisade s’avère être la nécessité de réguler notre espèce. Certes, j’en conviens, nous sommes de fiers reproducteurs, prêts en toute occasion à honorer nos nombreuses femelles… qui en redemandent… mais tout de même ! Et puis, on m’affirme que la chasse est une expression culturelle française qui s’exerce depuis la nuit des temps. Pourtant certaines traditions se perdent. Tiens par exemple, dans la Rome antique, une coutume bien ancrée consistait à  faire bouffer des chrétiens dans l’arène par des animaux sauvages, pratique traditionnelle qui permettait de réduire cette populace pour la plus grande joie des spectateurs enthousiastes. Et puis, pour de sombres raisons éthiques, ce charmant spectacle est tombé en désuétude, alors il me reste quelques raisons d’espérer…

… D’autant que désormais, nous sommes dans l’année chinoise du lapin considérée comme un signe de bonne augure, symbole de longévité, de paix et de prospérité. La vigilance, l’esprit, la prudence et l’adresse sont nos qualités, comme le résume ce vieil adage chinois « gardé comme une vierge, rapide comme un lapin qui s’échappe ». Me voilà donc confiant dans notre devenir, et c’est avec un enthousiasme non feint que je vais de ce pas rejoindre ma lapinette, qui, du fond du terrier me lance quelques œillades de connivence, promesses des délices de Capoue…

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