Le râleur

C’est devant le local poubelles de mon immeuble, que je croise mes nouveaux voisins arrivés de Pologne. C’est l’occasion d’être un peu curieux.
« Dites-moi, pourquoi avez-vous quitté la Pologne, l’antisémitisme, peut-être ?
« Bien non, pour l’antisémitisme, on ne pouvait pas se plaindre »
«  Le logement, la nourriture, peut-être ? »
«  Pour ça, on ne pouvait pas se plaindre non plus »
«  L’argent, alors ? »
« Non, pour l’argent, on ne pouvait pas se plaindre »
Mais alors, pourquoi vous êtes venus en France ?
« Parce qu’ici, on peut se plaindre de tout »

La France vient de gagner trois titres de champion au Guinness des records : le plus grand nombre de jours de grèves, la plus forte dépense publique et la plus forte consommation d’antidépresseurs.
Mais, ces trois nouveaux titres de champion sont loin derrière la plus grande spécialité française pour laquelle nous sommes inclassables. Nous sommes indéboulonnables pour le titre du  « plus grand râleur de la planète ».

Cette pathologie du râleur ne peut vivre que dans des conditions favorables à son développement, et ne peut progresser que par l’apport d’un engrais salvateur.
L’expression de ce biais cognitif dit « biais de négativité » n’est en rien réservé aux catégories de personnes intellectuellement défavorisées et s’exprime à travers toutes les classes sociales. En effet, bien que sans effort de raisonnement, la pratique soit plus naturelle, il suffit aux autres, ceux qui habituellement réfléchissent, de laisser leurs émotions prendre le dessus. La porte est alors largement ouverte au râleur qui se contentera de la négativité d’un fait, d’une situation, d’une décision, d’un résultat, sans avoir à réfléchir sur les conditions qui pourraient en tout ou partie, expliquer la défaillance, et peut-être ainsi atténuer l’émotion subie.

Le terrain propice se trouve dans nos frustrations non canalisées qui nous conduisent à un réflexe de défense, qui consiste à dénoncer aveuglement un ou des responsables.
Le râleur a besoin d’un côté, d’un motif, même s’il n’est qu’apparent, voire d’un simple prétexte, et d’autre part d’un coupable tout désigné, par l’évidence de sa seule fonction.
C’est donc ainsi que le « désigné coupable », car il en faut un, sera jeté en pâture à l’injustice du jugement populaire, puisqu’ aucune circonstance atténuante éventuelle, ne pourra compenser l’absence d’avocat. C’est sa fonction même ou sa catégorie sociale qui définit par principe, sa qualité de coupable. C’est un principe de culpabilité.

Il ne faut pas mettre tous les râleurs dans le même sac.  Une différentiation est possible d’un côté suivant les sujets de prédilections et d’autre part en fonction du niveau de pratique. En effet, le râleur occasionnel sur des petits agacements de la vie quotidienne est souvent pressenti comme un amuseur occasionnel, qui peut faire sourire. A la différence, le râleur congénital ou chronique, qui remet en question le fonctionnement de la société dans laquelle il vit, tel un révolté incapable de révolution, est franchement pénible à son entourage à qui il communique son agressivité et son mécontentement général. Il fabrique un pessimisme ambiant par sa communication anxiogène et improductive. Il pense réveiller ses auditeurs mais ne fait que les endormir par renoncement.   

Pour des questions de simplicité, qui donnent un air de vérité, les cibles seront souvent les mêmes : l’homme politique au pouvoir ou le riche en activité, sont les deux catégories que l’absence totale d’analyse désigne à l’évidence.

Ensuite il faut bien un fait déclencheur, à savoir une source de mécontentement. Inutile de vous dire alors que le terrain est fertile puisque nous avons automatiquement tous des raisons de mécontentement et cela d’autant plus qu’elles ne seront pas compensées par le souvenir de nos contentements, qui sont acquis, donc vite oubliés.

Il faut bien reconnaître que, dans un excès de démagogie, de lucre, de perfidie, il nous est souvent proposé des carricatures de bêtises trop faciles à exploiter, qui, par leur évidence, nous conduisent à généraliser.   

Le logiciel du râleur n’intègre pas le raisonnement ou le simple questionnement. Le fait répréhensif, même isolé devient une réalité statistique, qui valide la rage.

 Le râleur se contente de l’évidence de la mauvaise décision prise, à l’époque, sans se soucier, le moins du monde, des conditions de la situation ou d’environnement, au moment de la prise de décision ou de la simple incertitude qui concerne automatiquement l’avenir, par nature inconnu. Et même le fait de n’avoir rien décidé subit le même sort.

Car la mesure n’a pas sa place chez le râleur, parce qu’elle supposerait un minimum d’analyse qui mettrait à mal le simplisme du constat. Sa réponse est simple, il suffisait de ne pas décider ceci ou cela ou de décider mieux. Quoi de plus facile, en fait, surtout, le temps passé, une fois le méfait constaté.

Pour que le procédé fonctionne, il faut qu’il soit très simple. Son succès sera alors évalué par l’acquiescement des auditeurs. Ce mécontentement prend alors toute son ampleur, puisqu’il est acquis, que l’adhésion au groupe présent, le valide. C’est simple à comprendre et c’est sûr puisqu’on est tous d’accord.

 Pour rien au monde, le râleur ne tentera de participer à la vie politique, à travers une institution, un parti ou une élection. Il préfère se draper de son incapacité à influer sur quoi que ce soit, justifiée, surtout par le fait de ne rien faire, et l’impératif de ne pas perdre son statut de râleur.

La contradiction n’a pas sa place ici, car celui qui contredirait, serait rapidement classé dans la catégorie complice du coupable, certainement trop responsable actif ou trop riche, par exemple, car la foi, ou le dogme, n’ont pas besoin de raison pour exister. Le coupable se suffit à lui-même. L’argument n’est réservé qu’à celui qui souhaiterait comprendre.

C’est ainsi qu’au café du commerce, on se conforte en braillant, car le pastis qui coule à flots, ne peut à lui seul calmer les frustrations.

Pratiqué sans modération, ce travers transforme, au fil du temps, le simple râleur en vrai révolté réactionnaire : le râleur devient alors grincheux, bougon, grognon, pouvant parfois même dériver vers le complotisme.
D’autres s’enferment dans une bulle protectrice, qui les isolent de l’extérieur hostile, et qu’ils regardent avec le prisme de la supériorité de leur conduite irréprochable. Ils ne bronchent plus, mais n’en pensent pas moins, au pire ils bougonnent.

Cette horde devient alors celle des « vieux cons », aux yeux des jeunes.
On se réjouit alors de savoir que le vieux con a l’avantage d’avoir moins longtemps à être con que le jeune con.

 Imaginez alors la vie d’un vieux, râleur, riche et homme politique… un enfer !



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